Pourquoi l’élargissement de l’UE compte à nouveau : la justification stratégique d’achever ce qui a été commencé
Pour l’essentiel des années 2010, l’élargissement de l’UE était une fiction polie. Les pays candidats faisaient le travail — parfois pendant des décennies — et le bloc regardait ailleurs. Après 2022, cela a changé. L’Ukraine et la Moldavie ont obtenu le statut de candidat en un temps record. Les négociations d’adhésion des Balkans occidentaux, gelées depuis des années, ont repris. La trajectoire de la Géorgie est plus compliquée, mais elle reste formellement sur la table. L’élargissement est de retour à l’agenda européen — et pas un instant trop tôt.
L’argumentaire stratégique
L’argumentaire en faveur de l’élargissement repose sur trois propositions, chacune renforcée par l’environnement post-2022. Premièrement, la géopolitique : laisser les Balkans occidentaux, l’Ukraine, la Moldavie et la Géorgie dans une zone grise entre l’UE et les influences extérieures est désormais manifestement dangereux. Deuxièmement, l’intégration économique : ces pays sont déjà profondément liés au marché unique européen — l’adhésion formelle convertirait la dépendance en partenariat fondé sur des règles. Troisièmement, la crédibilité institutionnelle : les revendications de politique étrangère de l’UE reposent sur la question de savoir si le bloc honore ses engagements envers des candidats qui ont fait ce qu’on leur a demandé.
Le cas le plus difficile : l’Ukraine
L’Ukraine est le candidat le plus conséquent — et juridiquement le plus complexe — de l’histoire de l’UE. L’économie, l’agriculture, le poids démographique et la situation sécuritaire en cours rendent ce pays qualitativement différent des élargissements post-2004. L’adhésion redessinerait la politique agricole commune, les fonds régionaux et l’arithmétique décisionnelle du Conseil. Les réformes ont continué en temps de guerre, plus rapidement dans certains domaines (infrastructure anticorruption, réforme judiciaire) que dans d’autres. La réponse honnête est que l’adhésion ukrainienne se mesure en années, pas en mois — mais la logique stratégique du chemin n’est plus sérieusement contestable.
Les Balkans occidentaux, encore
Les six partenaires des Balkans occidentaux — Albanie, Bosnie-Herzégovine, Kosovo, Monténégro, Macédoine du Nord, Serbie — sont au statut de candidat ou candidat potentiel depuis, dans certains cas, plus de deux décennies. Le résultat de ce long retard est désormais visible : des parties de la région penchent vers des partenaires extérieurs, les populations doutent du sérieux de l’UE, et la fatigue réformiste est répandue. Le Plan de croissance 2024 et les révisions méthodologiques ont changé l’architecture ; la volonté politique de livrer doit encore suivre.
La Moldavie : la plus proche de la faisabilité
Le chemin d’adhésion de la Moldavie est, paradoxalement, à la fois le plus accéléré et le plus exposé aux ingérences extérieures. Les progrès du pays sur la réforme judiciaire et la lutte anticorruption sont réels ; sa proximité avec la Russie et le statut non résolu de la Transnistrie en font une vulnérabilité que l’UE ne peut se permettre d’ignorer. Une adhésion moldave plus rapide serait un gain stratégique en soi et un signal envoyé au voisinage plus large.
L’opposition interne
L’élargissement rencontre de l’opposition à l’intérieur de l’UE. Les préoccupations budgétaires sont réelles : intégrer de nouveaux membres accroît la pression sur les budgets de cohésion et d’agriculture. Les préoccupations décisionnelles le sont aussi : une Union de 33 membres devra affronter l’unanimité en politique étrangère et sur l’État de droit. Les préoccupations politiques, particulièrement dans les États membres où l’élargissement est impopulaire, exigeront du leadership plutôt que de la déférence aux sondages. Aucune de ces préoccupations n’est une raison d’abandonner le projet. Ce sont des raisons de le gérer avec compétence.
Le choix
L’élargissement est, en fin de compte, un choix sur le type d’Union européenne qui existera en 2035. Une Union qui achève le projet d’accueillir les Balkans occidentaux, l’Ukraine, la Moldavie et possiblement la Géorgie sera plus grande, plus complexe, et stratégiquement plus substantielle. Une Union qui ne le fait pas apparaîtra, à son voisinage et au monde plus large, comme un projet ayant promis plus qu’il ne pouvait livrer. Le cycle des rapports d’adhésion 2026 nous dira quelle trajectoire les gouvernements choisissent réellement — et si le momentum post-2022 peut être maintenu.
