La victoire de Glucksmann à la primaire socialiste se heurte au défi d’unir une gauche française divisée
Raphael Glucksmann, député européen, a remporté une victoire décisive à la primaire du Parti socialiste français le 11 octobre, obtenant 66 % des voix à Belleville, quartier parisien historiquement ouvrier. Âgé de 46 ans, il n’est pas membre du Parti socialiste mais de la petite formation de centre gauche Place publique, et sera le candidat des socialistes à l’élection présidentielle de 2027. Sa victoire a été interprétée comme un vote en faveur d’une rupture claire avec l’extrême gauche, enjeu central de la campagne de la primaire.
La campagne a été dominée par la question de la position du parti vis-à-vis de Jean-Luc Mélenchon, 75 ans, leader de La France insoumise (LFI). Tandis que le premier secrétaire du parti, Olivier Faure, s’est prononcé en faveur de laisser la porte ouverte à une coopération avec LFI, Glucksmann a plaidé pour une démarcation claire. Au lendemain de sa victoire, Glucksmann a été enfariné par un assaillant non identifié à la sortie du restaurant La Cantine de Belleville, un incident qui a mis en lumière les tensions. Il a appelé Mélenchon à condamner les agressions commises par ses partisans, sans qu’il soit établi que l’assaillant soit un sympathisant de LFI.
La candidature de Glucksmann se heurte à des obstacles considérables. Un sondage Toluna Harris Interactive publié au lendemain de sa victoire le créditait de 10 à 11 % des intentions de vote, contre 18 % pour Mélenchon, rendant ce dernier bien plus susceptible d’atteindre le second tour. Le sondage a été réalisé avant la primaire et ne tenait pas compte d’un éventuel effet de nomination. Il n’en reste pas moins que 10 % constitueraient une nette amélioration par rapport à la performance des socialistes en 2022, lorsque la candidate Anne Hidalgo n’avait recueilli que 1,75 % des voix au niveau national.
Le défi de conquérir les électeurs de Mélenchon
Le jeune électorat français est politiquement divisé, Mélenchon dominant toujours à gauche. Une enquête Ipsos de septembre a montré que Mélenchon recueillait 41 % chez les moins de 25 ans, tandis que 20 % soutenaient la nationaliste d’extrême droite Marine Le Pen. Mélenchon s’est affiché aux côtés de étudiants manifestants, exprimant sa solidarité avec leur mouvement et réitérant ses appels à abaisser l’âge du vote à 16 ans et à supprimer Parcoursup, la procédure nationale d’admission dans l’enseignement supérieur.
Le politologue Antoine Bristielle, dans une analyse pour la Fondation Jean-Jaurès, proche des socialistes, distingue un noyau d’électeurs LFI engagés et une gauche plus large. Il note que les partisans les plus fidèles de Mélenchon sont souvent de jeunes citadins diplômés, nombreux à subir des pressions financières, quatre ménages sur dix de ce groupe vivant avec un revenu mensuel net inférieur à 2 000 euros. Bristielle estime qu’un peu moins d’un tiers de l’électorat de gauche se soucie davantage d’une victoire de la gauche que de l’allégeance à un parti particulier. Près de la moitié de ce groupe a moins de 35 ans et envisagerait de voter pour les socialistes, les Verts ou LFI. Surtout, la plupart de ces électeurs préfèrent les responsables politiques disposés au compromis et privilégiant la redistribution et un gouvernement actif.
Glucksmann doit conquérir de nombreux électeurs du camp de Mélenchon pour avoir une chance d’accéder à la présidence, une tâche sans doute bien plus difficile que de simplement se démarquer de Mélenchon. Son profil politique combine des revendications de politique sociale avec des positions de politique étrangère susceptibles de séduire des électeurs du camp du président actuel Emmanuel Macron. Glucksmann prône un soutien résolu à Kyiv sur la politique ukrainienne, tandis que LFI a adopté une position plus conditionnelle. En 2024, les députés LFI ont voté contre l’accord de sécurité franco-ukrainien. Manon Aubry, eurodéputée LFI, a déclaré que le parti ne soutenait l’aide militaire que sous certaines conditions, notamment que cette aide ne permette pas de frappes en profondeur sur le territoire russe et n’affaiblisse pas les capacités de défense de la France elle-même.
Positions programmatiques et expérience politique
En matière de politique intérieure, Glucksmann affirme qu’il allégerait la charge pesant sur les revenus du travail en réduisant la CSG, la contribution sociale généralisée française, tout en augmentant les impôts sur les héritages supérieurs à 2 millions d’euros. Il se présente comme un partisan convaincu de l’intégration européenne, contrairement à Mélenchon, qui a qualifié l’UE d’institution néolibérale. Le manque d’expérience politique de Glucksmann est toutefois mis en cause. Ségolène Royal, ancienne candidate à la présidentielle, a comparé sa candidature à l’Élysée à celle d’un « stagiaire » voulant prendre la direction d’une entreprise, soulignant qu’il n’a aucune expérience gouvernementale ni de gestion d’une collectivité locale.
Après l’attaque à la farine, le député LFI Sébastien Delogu a publié sur X une déclaration de soutien au chauffeur de taxi qui allait devoir nettoyer sa voiture, illustrant les frictions persistantes. L’incident a mis en évidence le problème qui devrait poursuivre la candidature de Glucksmann : comment conquérir les électeurs de Mélenchon s’il refuse de travailler avec leur candidat. Les socialistes misent sur un homme qui n’est pas membre du parti pour les sortir de l’insignifiance, mais le chemin vers la présidence reste semé de divisions au sein de la gauche française.
