L’Irlande prend la tête de l’UE avec l’élargissement comme priorité absolue
Lorsque l’Irlande prendra les rênes de la présidence tournante du Conseil de l’UE, le 1er juillet 2026, elle héritera d’un agenda d’élargissement européen plus actif qu’à n’importe quel moment depuis l’expansion historique du bloc en 2004 — une expansion que Dublin avait elle-même accompagnée. Avec le Monténégro aux portes de l’adhésion, l’Ukraine et la Moldavie accélérant leur processus d’accession, et l’Albanie progressant sur ses premiers chapitres de négociation, les six prochains mois diront si le renouveau de l’engagement européen en faveur de l’élargissement peut se traduire en avancées concrètes et durables.
Monténégro : la ligne d’arrivée en vue
De tous les pays candidats en attente d’adhésion, le Monténégro est celui qui se trouve le plus près du seuil de l’adhésion. Ayant ouvert ses négociations d’accession en 2012, il détient la candidature active la plus ancienne de l’histoire du bloc — un record qui reflète à la fois la complexité du processus et les lacunes persistantes du bilan réformateur de Podgorica.
La présidence irlandaise s’est fixé un objectif ambitieux : finaliser l’ensemble des chapitres de négociation restants et signer un traité d’adhésion avec le Monténégro avant la fin de l’année 2026. Dublin a d’ores et déjà programmé des réunions plus fréquentes du groupe de travail chargé de rédiger ce traité, signalant une volonté délibérée d’accélérer le calendrier.
Si ce traité est signé puis ratifié par l’ensemble des 27 États membres dans la fenêtre attendue de douze à dix-huit mois, le Monténégro pourrait formellement devenir le 28e État membre de l’UE dès 2028 — une étape qui marquerait le premier élargissement depuis l’adhésion de la Croatie en 2013.
Les points de friction restent néanmoins politiquement sensibles. Les chapitres 23 et 24 — portant sur l’État de droit, les droits fondamentaux, la justice et les affaires intérieures — continuent de poser les défis les plus sérieux. Des inquiétudes persistent quant à l’indépendance du pouvoir judiciaire, à l’infiltration de la criminalité organisée au sein des institutions publiques, et au rythme des réformes structurelles. La mission diplomatique de l’Irlande consistera à maintenir la pression sur Podgorica tout en préservant le calendrier fixé.
Ukraine : nouvelle dynamique après une percée avec la Hongrie
Pour l’Ukraine, le moment décisif est intervenu le 15 juin 2026 avec l’ouverture du Cluster 1, intitulé « Fondamentaux » — le premier à être ouvert en trois ans. Cette avancée a été rendue possible par un accord entre Kiev et le nouveau Premier ministre hongrois, Péter Magyar, sur les droits de la minorité hungarophone de l’ouest de l’Ukraine, levant ainsi un veto qui avait bloqué les procédures pendant une période prolongée.
La présidence irlandaise devrait ouvrir deux clusters supplémentaires dès le mois de juillet, d’autres étant envisagés pour l’automne. L’ambition est de maintenir un rythme de progression qui préserve la crédibilité du parcours européen de l’Ukraine, d’autant plus que les enjeux politiques liés à la guerre en cours restent considérables.
Tous les États membres ne sont toutefois pas alignés sur ce rythme. La Pologne et la République tchèque ont plaidé pour une approche dite du « salami » — ouvrir les clusters de manière séquentielle et prudente plutôt que de procéder à des ouvertures groupées susceptibles de masquer des insuffisances non résolues dans les réformes ukrainiennes.
Moldavie et Albanie : des dossiers à ne pas négliger
Au-delà des deux dossiers phares, la présidence irlandaise devra également gérer les avancées de la Moldavie, dont le processus d’accession a lui aussi enregistré une nette accélération, et suivre les premières étapes concrètes de négociation avec l’Albanie.
Ces candidatures moins médiatisées n’en demeurent pas moins stratégiques pour la crédibilité globale de la politique d’élargissement de l’Union. Dublin devra veiller à ne pas créer une hiérarchie implicite entre les candidats, au risque de décourager les réformes dans les pays perçus comme secondaires.
Un héritage de 2004 à assumer
L’Irlande aborde cette présidence avec une légitimité historique particulière. En 2004, c’est sous présidence irlandaise que dix nouveaux États membres — dont plusieurs pays d’Europe centrale et orientale — avaient rejoint l’Union, dans ce qui demeure le plus grand élargissement de son histoire. Dublin entend aujourd’hui s’appuyer sur cet héritage pour impulser une nouvelle vague d’intégration européenne.
Reste à savoir si les six mois de présidence irlandaise suffiront à transformer une dynamique politique favorable en résultats concrets sur la table des négociations. L’enjeu dépasse largement le calendrier diplomatique : il en va de la capacité de l’Union européenne à rester une puissance d’attraction crédible dans un voisinage fragilisé par les conflits et les pressions géopolitiques.
